C, comme Colère

Cette semaine, nous sommes tous en colère, et de partout nous exigeons que soit protégée la liberté d’expression. Notre colère devient le moteur de notre action : nous l’écrivons, la twittons, la facebookons, la manifestons de toutes les façons. Cette action collective prouve que l’on se bat pour elle parce qu’elle nous est chère, cette liberté – et on ne comprend jamais autant ce qu’elle suppose, et ce à quoi elle sert, que lorsqu’on y atteint.

On l’a dit, le premier geste à poser pour que s’épanouisse la liberté d’expression est de se battre chaque jour contre la pensée unique, ce que faisait à sa façon Charlie Hebdo.

Simple. Simple? Pas tant, non.

Parce que nos médias nous offrent tous, dans un souci de rentabilité et de course au lectorat, une même vue de notre monde. Parce que les citoyens que nous sommes n’osent pas s’aventurer trop loin du prêt-à-penser. Parce qu’au nom de la sécurité, nous sommes individuellement et collectivement prêts à bien des renoncements. Parce qu’au nom de la cohésion sociale, nous craignons un peu ce voisin qui pense autrement. Parce que les étiquettes sont si vite apposées.

Nous bradons volontairement les fondements sur lesquels doit reposer cette liberté d’expression dont nous crions si fort le nom aujourd’hui. Au nom de la colère, nous réclamons aujourd’hui ce bien si précieux, alors que nos jours sont faits de silences.

Alors, quand la colère sera passée, comment s’assurer qu’elle n’ait pas été vaine?

En enseignant, d’abord. Un peuple dont près de la moitié des membres a des problèmes de lecture est en bien mauvaise posture dans sa bataille pour la liberté. Quand la moitié du lectorat appréhende avec difficulté un texte simple, le réflexe de survie économique d’un média, c’est de simplifier non seulement le texte, mais les enjeux présentés.

En éduquant, aussi. On remet au programme les grands philosophes. L’éthique. Les arts*. La politique. L’histoire. La géographie. L’économie. La poésie. Le marketing. La sociologie. Bref, on éduque à la pensée critique, parce que si on en comprend les mécanismes, et les principes socio-économiques qui nous gouvernent, si on connaît l’art de la rhétorique, il est beaucoup plus facile de faire cheminer ses opinions. Ainsi armé, il est beaucoup plus aisé de démonter une arnaque intellectuelle quand on en voit une tendue. Surtout, cette éducation citoyenne permet à tout un chacun de reconnaître la vérité quand il la croise, son contraire quand il la lit, et de remettre les deux en question**.

Comme vous tous, Je suis Charlie. Comme vous tous, je me battrai pour que vive la liberté d’expression. Mon combat à moi ne sera pas de changer ma photo de profil ou de dessiner des caricatures, il ne sera pas de crier haut et fort dans les manifs ou de composer des chansons. Chacun sa façon de porter les armes. Ma guerre sera dans ma salle de classe, où je participerai à faire de mes étudiants des émules de Mulder dans X-Files dont le motto était « the truth is out there ». Je ne veux pas seulement préparer mes étudiants à être de bons travailleurs; je veux surtout les aider à devenir des citoyens complets, qui réfléchissent, remettent en question, questionnent, cherchent, trouvent, créent – ce que notre système d’éducation, malheureusement, a oublié depuis longtemps.

C’est selon moi cette quête du savoir et de la vérité qui fera que collectivement, nous rejetterons le modèle unique d’information qui nous est présenté, et que dès lors, nous ferons réellement vivre la liberté d’expression. Parce qu’une fois qu’on y a goûté, on ne veut plus retourner en arrière. Penser par soi-même, elle est là, la vraie liberté.

_________

Demain, la colère s’apaisera. Il ne restera qu’un triste souvenir de cette semaine affreuse, où le froid pénétrait nos chaumières, nos os, nos âmes.

Nous retournerons à notre quotidien un peu beige. Nous nous fonderons dans la masse. Et quand on nom de la sécurité on empiétera un peu sur notre vie privée, et quand au nom de la rentabilité nous ne parlerons dans les médias que du dernier show de télé, nous l’accepterons. Nous aurons oublié ce froid janvier, et sa tout aussi froide colère.

Ce jour-là, nous aurons perdu.

Je ne nous le souhaite pas.

 

* Selon Martha Nussbaum, fréquenter une œuvre d’art c’est ouvrir une porte sur la réalité d’autrui. L’art n’est pas qu’une esthétique. C’est une philosophie de vie, par l’émotion.

**Le petit cours d’autodéfense intellectuelle de Normand Baillargeon, illustré par le défunt Charb, est un pas dans la bonne direction.

 

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